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Diplomatie, Moyen-Orient et relations internationales : entretien avec Patrice Paoli (Multipolaire – AAÉALO)

Parcours d'alumni

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11/12/2025


Dans ce nouvel épisode de Multipolaire, le podcast des alumni de l’Inalco, nous recevons Patrice Paoli, diplomate de carrière, ancien élève des Langues O’ (arabe et persan) et de l’IEP de Paris. Fort d’un parcours au sein du Quai d’Orsay – du concours d’Orient aux postes au Yémen, en Jordanie, aux Émirats arabes unis et au Liban – il a également exercé comme porte-parole du ministère en langue arabe.

Cet échange explore les grandes dynamiques qui façonnent le Moyen-Orient et la diplomatie contemporaine : transformations régionales depuis les années 1980, rapports de puissance entre la France, l’Europe, les États-Unis et la Chine, rôle du droit international, enjeux du multilatéralisme et importance des langues dans la compréhension des sociétés. Un entretien essentiel pour saisir comment géopolitique, culture et communication diplomatique s’articulent dans un monde en mutation.


ÉCOUTER L'ÉPISODE


Note éditoriale — Cet entretien a été enregistré dans un contexte international différent de celui d’aujourd’hui. Certaines analyses doivent donc être lues à cette lumière.


QUI EST PATRICE PAOLI ?

      Diplomate de carrière et ancien élève des Langues O’ / Inalco (arabe et persan) ainsi que de l’IEP de Paris, Patrice Paoli a consacré plus de quatre décennies à la diplomatie française au Moyen-Orient. Lauréat du concours d’Orient, il a servi au Yémen, en Jordanie, aux Émirats arabes unis et au Liban, et a été porte-parole du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères en langue arabe.
Fin connaisseur du monde arabe, des relations internationales et du rôle des langues dans l'action extérieure de la France, il incarne une génération de diplomates formés à la fois à la culture, à l’histoire et au terrain.


GRANDES THÉMATIQUES DE L’ÉPISODE

  • Comprendre les fondements du métier de diplomate : écoute, analyse, dialogue et service de l’État

  • Les apports décisifs des Langues O’ / Inalco : langue, civilisation, immersion culturelle, méthode

  • Les transformations géopolitiques du Moyen-Orient depuis les années 1980

  • L’évolution des rapports de puissance : France, Europe, États-Unis, Chine, pays du Golfe

  • Le rôle central du droit international, de la Charte des Nations unies et du multilatéralisme

  • Les défis de la communication diplomatique à l’ère des réseaux sociaux et de l’instantanéité

  • L’autonomisation croissante des acteurs du Moyen-Orient et la recomposition des alliances

  • Pourquoi les entreprises et institutions ont, plus que jamais, besoin d’une lecture géopolitique structurée

  • Conseils aux étudiantes et étudiants : se projeter dans la diplomatie, dépasser les stéréotypes, valoriser les langues comme outil d’action et de compréhension


RECOMMANDATIONS DE LECTURE

📚  Henry Laurens – Le Moyen-Orient au XXe siècle
→ Pour comprendre les dynamiques historiques et politiques qui façonnent encore la région aujourd’hui.

📚  Charte des Nations unies
→ Pour saisir les principes juridiques et diplomatiques qui encadrent les relations internationales et le multilatéralisme.


TRANSCRIPTION COMPLÈTE DE L’ÉPISODE


     Dans un monde marqué par la montée des crises et des conflits, où les rapports de force évoluent sans cesse, la compréhension fine des dynamiques culturelles, linguistiques et géopolitiques est plus essentielle que jamais.

Je suis Margot Drancourt - de Lasteyrie, ancienne élève de l’INALCO et hôte du podcast Multipolaire, le podcast des anciens de l’Institut national des langues et civilisations orientales. Nous invitons d’anciens élèves pour qu’ils nous éclairent sur les enjeux de l’actualité internationale.

Un podcast réalisé en partenariat avec Narastoria.

Dans le cadre du podcast Multipolaire, nous recevons aujourd’hui Patrice Paoli. Patrice Paoli, diplomate de carrière, a étudié les sciences politiques à l’IEP de Paris, ainsi que l’arabe littéral et le persan à l’Inalco, et a débuté sa carrière au ministère des Affaires étrangères, grâce au concours d’Orient.



Monsieur l’Ambassadeur, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

— Bonjour. Oui, en quelques mots : je suis Patrice Paoli, diplomate aujourd’hui à la retraite, marié, père de quatre enfants. J’ai consacré ma vie, ma carrière professionnelle, à la diplomatie. Je viens juste de prendre ma retraite, il y a un an, après une vie de voyages et de fonctions diplomatiques.


Que vouliez-vous faire à 7 ans ?

— À 7 ans, je ne sais pas trop… mais à 9 ans, je sais ! Parce que j’ai gardé un cahier que j’ai devant moi, un cahier de ma classe de CM1 à l’école Albert-Camus à Rabat, au Maroc, où mon père était en poste. Mon père était diplomate.

On nous avait demandé quel métier nous voulions faire plus tard et pourquoi. Et j’avais écrit que je voulais être diplomate. En fait, je voulais suivre les traces de mon père. J’avais indiqué que je ferais les Langues O’ — l’Inalco aujourd’hui — à l’époque on disait « les Langues O’ ». Voilà : j’avais prévu de m’orienter ainsi, pour suivre ses pas, avec l’arabe et le persan.

Donc le chemin vers les Langues O’, l’Inalco, a été assez naturel et inscrit très, très tôt dans mon parcours.


Avez-vous envisagé d’autres études, ou d’étudier ces langues ailleurs ?

— Oui, oui. Je ne suis pas resté constamment fixé à cette idée d’enfance, même si elle est restée un peu mon moteur. Après le lycée, j’ai fait des études de sciences politiques, comme vous l’avez rappelé. Puis je me suis inscrit en parallèle à l’Inalco pour apprendre l’arabe et le persan.
 Pas pour commencer l’arabe à zéro, car j’avais déjà débuté l’apprentissage de l’arabe dans ma vie précédente d’enfant, à l’école, dans le système français à Tripoli, en Libye, où l’enseignement de l’arabe était obligatoire. Mon orientation vers l’arabe s’est donc développée à ce moment-là.

Au lycée, mes langues étrangères étaient l’allemand et le russe, j’aurais pu faire quelque chose de complètement différent. Mais il y avait cette graine qui avait été semée, celle de la langue arabe, qui est restée comme un fil conducteur.
 Après mon baccalauréat, je me suis donc inscrit à l’IEP et à l’Inalco. Et c’est ainsi que les choses se sont faites.

Merci beaucoup. J’étais aussi très attiré par l’ethnologie ou l’histoire, j’aurais pu bifurquer, mais je suis finalement resté fidèle à cette aspiration d’enfance. C’est assez rare.


Qu’avez-vous trouvé à l’Inalco ? Quel est votre meilleur souvenir, éventuellement des professeurs marquants ?

— C’est une question assez particulière pour moi, parce que mon père avait lui-même fait les Langues orientales. Il y avait eu tous les grands orientalistes : Massignon, Massé, Cantineau, qui étaient ses professeurs… et parfois ses amis.

Un des souvenirs qui m’a marqué, et qui m’a touché, c’est un moment au laboratoire de langues. Je lisais, je répétais les phrases qu’on devait répéter, avec mon casque. Et soudain, la voix du professeur apparaît dans mes écouteurs :

Il me dit : « Je peux vous poser une question ? Est-ce que vous êtes d’origine arabe ? »

Pour moi, c’était comme une reconnaissance du fait que je prononçais correctement, que je parlais bien, que je faisais correctement ce qu’on nous demandait. Ça a été un encouragement très fort, et c’est un souvenir que je garde précieusement. C’était un professeur syrien qui m’a posé cette question.

Mais surtout, aux Langues orientales, j’ai trouvé une confluence — je reprends ce mot, il est important : nous étions entre passionnés. Il y avait des gens qui venaient pour des raisons très différentes, des étudiants de tous âges, de tous horizons.

Ce qui était intéressant, c’est qu’il y avait une attirance pour un monde au-delà de la langue, un monde que nous appréhendions à travers la langue que nous découvrions. Il y avait des cours de civilisation, d’histoire, donc une passion pour le Moyen-Orient en général, dans mon cas particulier, puisque nous étions en section arabe et persan.

Et j’ai retrouvé plus tard cette « famille » au Quai d’Orsay, via le concours d’Orient, et dans certaines fonctions : nous avions ce lien, cet amour commun, cette passion pour la région et ses langues.


Pouvez-vous nous dire en quoi consiste la carrière de diplomate, et quelles sont les compétences clés pour y réussir ?

— C’est une question difficile, qu’on nous pose souvent. Quand je rencontre des étudiants qui me demandent en quoi consiste notre métier, je réponds d’abord qu’il n’y a pas un métier de diplomate, mais plusieurs.

Et c’est aussi une profession assez méconnue, qui donne lieu à des caricatures : on ne voit que les cocktails, les réceptions mondaines, comme si le « biotope » du diplomate se limitait aux petits-fours et aux buffets…

Ce qui est le plus utile dans ce métier, c’est d’abord la capacité d’écoute, l’intérêt pour l’autre, le fait de considérer que si quelqu’un dit quelque chose, il y a une raison à cela, et qu’il faut comprendre cette raison, l’appréhender, la prendre en compte pour mieux interagir. Y compris avec ceux avec lesquels nous avons des divergences — et j’irais même jusqu’à dire : surtout avec eux.

Pour pouvoir faire passer nos messages, il faut d’abord bien comprendre ce que notre interlocuteur a en tête. Donc, l’écoute, la curiosité, le respect de l’autre : voilà, pour moi, les premières qualités. Et c’est précisément ce qu’on apprend quand on apprend une langue. C’est un peu une certaine idée de l’orientalisme : aller vers l’autre pour le comprendre, pour le connaître.

Ensuite, il y a un élément important : quand on est diplomate, on est fonctionnaire. On est au service du public, mais aussi au service de l’État. On n’est pas là pour imposer nos opinions personnelles, ni pour mener nos propres combats. On est là pour faire de notre mieux pour décrypter, expliquer à nos responsables politiques ce qui se passe, partager l’expertise que nous avons pour qu’ils prennent les meilleures décisions possibles.

Puis, au fur et à mesure qu’on monte dans la hiérarchie, on partage, on coordonne, on dirige d’autres équipes. Il faut aussi être capable de s’adapter à une vie de changements permanents, à des métiers très différents : des fonctions politiques, des fonctions consulaires, économiques, culturelles… J’ai par exemple été amené à accompagner la négociation du Louvre Abu Dhabi : c’était totalement nouveau pour moi.

La diplomatie s’est développée dans un contexte de mondialisation, mais aussi de diversification. Elle est moins exclusivement politique ou économique qu’avant ; la culture joue un rôle énorme, c’est un des grands atouts de la France : la défense de la langue française, de la francophonie.

Et je dirais que, dans notre métier, parler des langues comme l’arabe, le chinois, le russe, peu importe, c’est aussi la meilleure manière de défendre notre langue. Plutôt que de se rabattre systématiquement sur l’anglais comme lingua franca, c’est affirmer le droit de chacun à s’exprimer dans sa langue, et donc, indirectement, défendre la nôtre.


Un diplômé de l’Inalco, qui n’a pas fait Sciences Po, peut-il devenir diplomate ?

— J’ai un exemple très concret : celui de mon père. Il avait d’abord préparé l’École navale pour entrer dans la Marine, puis, à cause de la guerre, il a dû changer d’orientation. Il s’est inscrit à l’École des langues orientales, et il est entré au Quai d’Orsay sans avoir fait ni Sciences Po ni l’ENA, et il a terminé sa carrière comme ambassadeur.

Donc oui, c’est tout à fait possible.

Ensuite, il y a une forme de « formatage » : il est vrai qu’on est peut-être mieux préparé aujourd’hui au concours lorsqu’on est passé par certaines formations, mais il y a différentes façons d’acquérir ces outils.

Non, tout est possible : cela dépend surtout de l’investissement que l’on met dans la préparation des concours.


Quels atouts votre formation aux Langues O’ vous a-t-elle apportés au regard des enjeux de votre carrière ?

— D’abord, la capacité à apprendre et à pratiquer une langue. Apprendre une langue, c’est long : ce n’est pas parce qu’on a validé ses unités de valeur qu’on a « fini ». En réalité, on ne finit jamais. On continue toute sa vie.

La première chose, c’est donc la curiosité, la volonté de parler la langue du pays où l’on se trouve. Cela permet de parler avec tout le monde : dans la rue, au travail, avec les responsables, mais aussi avec les chauffeurs de taxi, les commerçants… Cela permet de lire la presse, d’écouter la radio, d’être immergé dans un environnement linguistique.

Mais au-delà de la langue, on ne peut pas faire correctement ce métier si on s’en tient à la seule dimension linguistique : la langue est un moyen. On agit dans un univers culturel, historique, religieux, social, qu’il faut connaître.

Aux Langues O’, à l’Inalco, nous étions à la fois baignés dans l’apprentissage de la langue, mais aussi dans des enseignements de civilisation, d’histoire : l’Iran préislamique, par exemple, était en un sens aussi utile que l’histoire contemporaine du Moyen-Orient. C’est un ensemble cohérent.

Cela m’a donné des clés de décryptage de l’histoire, qui est un des éléments essentiels pour comprendre une civilisation, une culture, et donc la langue. Les Langues orientales favorisent cette ouverture, dans un esprit qui est très proche de celui des Lumières.

Autrefois, on parlait des drogmans, ces interprètes-médiateurs. Aujourd’hui, nous sommes devenus des diplomates à part entière, qui apprennent l’arabe, le persan, etc. Les Langues O’ m’y ont préparé.


Lors de votre dernier poste, vous avez exercé les fonctions de porte-parole du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères en langue arabe. Quels sont, selon vous, les enjeux prioritaires de la région, et quels conseils donneriez-vous pour y répondre aujourd’hui ?

— La question des conseils est vaste, j’y reviendrai, mais commençons par les enjeux.

Je crois qu’aujourd’hui, l’enjeu principal, c’est de communiquer, sans devenir prisonnier de l’urgence. Nous sommes dans un univers où, autrefois, au Quai d’Orsay, la communication était beaucoup plus maîtrisée, parce que l’information circulait moins vite. Il arrivait que nous ayons l’information avant les journalistes.

Aujourd’hui, l’information circule extrêmement vite. On est confrontés à la nécessité — ou plutôt à la tentation — de répondre immédiatement à tout, tout le temps. Je pense que c’est un piège : il faut faire attention. Il faut être capable de suivre l’actualité, mais aussi capable de prendre un temps de recul, un temps d’attente, pour mieux répondre à la question posée, ou mieux réagir à une situation.

Comme il y a une multiplication des moyens de communication, il faut être capable de s’adresser à chacun de ces canaux : pas seulement la radio et la télévision, qui restent, dans le monde arabe, des vecteurs privilégiés d’information, mais qui sont de plus en plus concurrencés par les réseaux sociaux.

L’élément important, c’est de pouvoir s’adresser à tout le monde : à l’opinion publique autant qu’aux dirigeants.

Dans les conseils que je donnerais aujourd’hui, s’agissant notamment de la politique de la France, il faut aussi décrypter et répondre à une accusation récurrente : celle du « deux poids, deux mesures », quand on met en balance, par exemple, la guerre d’agression russe contre l’Ukraine et la situation au Moyen-Orient, où l’on nous reproche de ne pas appliquer les mêmes principes ou de ne pas tenir les mêmes positions.

Nous avons fondé notre discours, mais aussi notre politique, sur le droit international, qui est une référence incontestable en principe, même si elle est aujourd’hui contestée par des puissances qui mettent en avant le rapport de force et les faits accomplis.

Nous avons donc, en tant que Français et en tant qu’Européens, un enjeu majeur : maintenir l’attachement à un système multilatéral fondé sur le droit international. En tant que puissance moyenne, notre meilleure manière de peser — à défaut de toujours pouvoir le faire militairement — c’est de peser moralement, en posant toujours les mêmes bases : le droit international, le droit international humanitaire, la Charte des Nations unies, tout ce qui a historiquement permis de corriger les rapports de force, de soutenir les faibles face aux forts, en s’appuyant sur le droit.

Je crois qu’aujourd’hui, c’est ce que nous devons faire, dans notre langage comme dans notre politique, pour répondre à ce reproche de politique à deux vitesses.


Comment vos séjours successifs au Moyen-Orient, entre vos débuts au Yémen et en Jordanie dans les années 1980, et votre retour dans les années 2000–2010 aux Émirats arabes unis et au Liban, ont-ils changé votre regard sur la région ?

— Je ne sais pas si c’est mon regard qui a changé, ou si c’est la région qui a le plus changé… mais je pense que la région a énormément évolué.

Quand je suis entré au ministère, jeune agent, j’étais déjà sur des dossiers Moyen-Orient. On regardait la région avec une « carte du Moyen-Orient ». Nous avions, au mur, une carte du Moyen-Orient.

En 2005, lorsque j’arrive aux Émirats arabes unis, j’entre dans le bureau de mon interlocuteur au ministère des Affaires étrangères, et sur son mur, il y a une carte… du monde. Au centre de cette carte : le Golfe. Ils se projetaient désormais à l’échelle mondiale.

On ne regardait plus seulement l’Iran, l’Arabie saoudite, l’Irak, etc., mais au-delà. Je pense que c’est un changement de paradigme : un changement profond de vision. Nous étions invités à ne plus limiter notre regard aux seules questions régionales, mais à voir des acteurs qui sortaient de leur rôle traditionnel d’« objets » de la scène internationale pour devenir des sujets, des acteurs à part entière.

Un bon exemple, c’est le Louvre Abu Dhabi : qui aurait imaginé, des décennies plus tôt, qu’il y aurait un Louvre Abu Dhabi, soutenu par la France et par les musées de France, dans un pays du Golfe sans grande tradition muséale ? C’est devenu un enjeu très important : diffuser notre expertise muséale, ouvrir un débat culturel.

Donc oui, le monde a changé, la région a changé.

Autre élément de changement : les moyens dont nous disposions. Nous avons eu, par le passé, des moyens financiers plus importants. Puis, au fil des évolutions budgétaires, cela s’est compliqué. C’est un aspect un peu anecdotique, mais révélateur.

Le facteur le plus marquant, selon moi, c’est l’affirmation d’une autonomie des acteurs de la région, leur moindre dépendance à l’égard de leurs grands partenaires traditionnels.


Comment analysez-vous aujourd’hui le rapprochement entre l’Iran et l’Arabie saoudite, à la suite de la médiation chinoise et russe, dans le contexte des actions militaires d’Israël ?

— « Rapprochement » est un grand mot. Il y a beaucoup d’apparences. Je crois qu’il s’agit davantage d’un principe de réalité, d’un réalisme : « nous sommes voisins, nous devons coexister ».

Ce qui rapproche réellement l’Arabie saoudite et l’Iran est assez limité. Il y a peut-être des intérêts de sécurité communs, mais ce sont surtout des États rivaux.

Une des clés, c’est sans doute la prise de distance progressive de puissances comme les États-Unis vis-à-vis du Moyen-Orient. On peut se demander : « Puis-je toujours compter, comme avant, sur le soutien de mon partenaire historique ? »

Dans l’esprit des Saoudiens, cette question a sans doute été posée. Ce fut certainement le cas lorsque Barack Obama a pris ses distances avec le Moyen-Orient et a voulu se désengager — tendance lourde et récurrente de la politique américaine — pour se concentrer davantage sur l’Indo-Pacifique.

On peut imaginer un besoin de se prémunir contre les risques dans une région instable et complexe, en cherchant des garanties ailleurs : se rapprocher de son ancien ennemi ou rival pour faire, comme on dit en anglais, du damage control, limiter les risques.

On a vu la Chine intervenir comme partenaire de ce rapprochement dans ce contexte. C’est intéressant : le jeu est ouvert.

Les puissances traditionnelles continuent de jouer un rôle important ; les États-Unis restent présents, mais ne contrôlent plus tout : ni la politique d’Israël, ni, depuis l’agression russe contre l’Ukraine, la politique pétrolière de l’Arabie saoudite. On revient à cette notion d’autonomie croissante.


Vous parliez de la prise de distance des États-Unis. Est-ce que les États-Unis sont en train de « perdre la main » dans la région ?

— Les États-Unis restent une puissance incontestable. La vraie question, c’est l’usage qu’ils veulent faire de cette capacité d’influence.

On a vu le président Biden hésiter, d’une certaine manière, dans son soutien à Israël après le massacre du 7 octobre 2023 : tiraillé entre la défense du droit humanitaire et un soutien militaire quasi inconditionnel à Israël. Cela limite sa capacité de choix.

Aujourd’hui, on peut aussi se demander à quel point le président américain est réellement en mesure d’influer sur les décisions d’Israël dans sa confrontation avec l’Iran et dans ce qui s’ensuit.

Il y a une oscillation permanente dans la politique américaine entre le repli vers la politique intérieure et la tentation d’une politique plus volontariste sur la scène internationale. Il y aura toujours ce balancier.

Donc oui, il y a sans doute un recul relatif des États-Unis, mais il tient aussi au fait que d’autres puissances arrivent sur le terrain — économiques aujourd’hui, peut-être militaires demain. La Chine pèse davantage. Les pays du Golfe perçoivent leurs intérêts de manière plus large, moins exclusivement en lien avec les États-Unis, et davantage en relation avec d’autres acteurs.


Une question plus générale de géopolitique : pensez-vous que les entreprises et les institutions ont besoin d’une compréhension plus fine de ces enjeux ? Et si oui, en quoi est-ce nouveau ?

— Le commerce et les relations économiques ont toujours joué un rôle très important dans l’histoire de l’humanité. Ce n’est pas nouveau.

Il y a toujours eu une vision du monde dans l’action des entreprises : les navigateurs, les marchands d’épices…

Aujourd’hui, je pense qu’une entreprise a absolument besoin d’avoir une vision géopolitique.

Un domaine qui m’intéresse particulièrement, parce qu’il touche de près le Moyen-Orient, c’est celui du pétrole et de l’énergie en général. On imagine difficilement qu’une grande entreprise pétrolière ne dispose pas d’une vision politique qui dépasse largement le seul Moyen-Orient, et qui englobe l’Amérique latine, la Russie, etc.

Quand j’étais en poste à Abu Dhabi, dans un pays au cœur des enjeux énergétiques, militaires, économiques, nous voyions défiler le CAC 40 à Abu Dhabi ou à Dubaï. On me demandait très souvent des éclairages. Je pense qu’ils étaient bienvenus, utiles. Je ne dis pas qu’ils ne pouvaient pas s’en passer, mais j’apportais une lecture, un décryptage.

Les entreprises ont donc déjà, de fait, une vision géopolitique. Ensuite, la question est : cette vision est-elle compatible avec celle que nous avons, nous, diplomates, dans le cadre d’une politique d’État ? Avons-nous toujours les mêmes intérêts ? Pas nécessairement.

Quand il y a un risque de divergence, nous avons tout intérêt à parler, à dialoguer. Partager une analyse permet souvent d’aboutir à une perception plus convergente et de prendre en compte certaines contraintes.

Il est évident que certaines de nos entreprises n’ont pas les mêmes intérêts que l’État, par exemple lorsqu’on impose des sanctions à un pays : cela peut les pénaliser, comme on l’a vu pour l’Iran. Ce n’est pas un jugement de valeur, c’est un constat.

Donc il faut dialoguer, pour partager une lecture commune des enjeux.


Monsieur l’Ambassadeur, des étudiants de l’Inalco ont souhaité vous poser une question. Nous les écoutons.

— Bonjour, je m’appelle Mickael et je suis étudiant en Master Management & Commerce international à l’INALCO. Ma question pour Monsieur Paoli est la suivante : Au tournant des crises pétrolières, ou même avant, la diplomatie française a-t-elle fait le choix du monde arabe en recrutant massivement des arabisants ? Qu’en est-il aujourd’hui ?

— Alors, l’expression « faire le choix du monde arabe » est en soi discutable, on peut la débattre. Ce qui est certain, c’est que le monde arabe, collectivement, à travers les crises du Moyen-Orient, les chocs pétroliers notamment, s’est imposé comme une région essentielle.

Les crises énergétiques, les embargos, les décisions prises dans les années 1970 ont fait prendre conscience aux sociétés occidentales que cette région n’était plus une région subordonnée ou dépendante, mais qu’elle devenait un acteur à part entière.

Est-ce que la France a « fait le choix des Arabes » ? Je ne suis pas convaincu que le Quai d’Orsay ait massivement recruté plus d’arabisants qu’autrefois. En revanche, l’arabe reste aujourd’hui la langue la plus attractive dans le cadre du concours d’Orient : c’est la section la plus demandée, avec, de mémoire, autour de 30–31 % des candidats lors du dernier concours d’administrateur de l’État « Orient ».

Donc il y a une forte attractivité. Est-ce le Quai d’Orsay qui l’a voulue, ou le résultat d’une prise de conscience générale de l’importance de la région ? Je pense que c’est un besoin identifié à plusieurs reprises par le ministère : nous avons besoin d’arabisants, de connaisseurs — au-delà de la langue — de cette région, du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord.

J’ajouterais que nous avons aussi besoin d’hébraïsants, d’iranisants, etc. Il faut une palette complète.

Mais oui, c’est une préoccupation constante du ministère : disposer de spécialistes, d’experts, de personnes qui ont des méthodes de décryptage adaptées à cette région.


Le mot de la fin : quel conseil donneriez-vous aujourd’hui à un ou une étudiante de l’Inalco ?

— D’abord : ils ont fait un bon choix. C’est une très bonne chose d’apprendre des langues.
 Je reste fidèle à mon « ADN » : j’ai suivi le chemin de mon père, par admiration sans doute. Nous sommes six enfants, j’ai cinq frères et sœurs ; j’ai été le seul à choisir la voie diplomatique, mais deux de mes frères sont devenus professeurs d’arabe. Nous avons été marqués par cette passion des langues et du voyage qui était celle de notre père.

Je dirais aujourd’hui à des étudiants : oui, ouvrez-vous au monde. Nous vivons dans un monde globalisé, c’est évident, mais ne vous contentez pas de ce que certains présentent comme la solution à tous les problèmes linguistiques : l’anglais, ou une seule langue. Il faut continuer à apprendre des langues. L’Inalco est là pour ça, et je suis un fervent défenseur des langues, parce que c’est le moyen de connaître les autres.

Nous ne vivons que de cela : de relations avec les autres. Comment pouvons-nous évoluer dans un monde de plus en plus conflictuel, marqué par l’ignorance, si nous renonçons aux langues ? Les langues sont un moyen de mieux se comprendre, dans un univers compliqué, difficile, mais aussi un univers de communication.

Je dirais aussi aux étudiants : intéressez-vous à nos métiers, prenez le temps de les décrypter, ne vous contentez pas des clichés sur la diplomatie, ni de l’idée que c’est un monde inaccessible. Parce que j’ai souvent entendu des étudiants me dire : « Ce n’est pas pour nous. » Si, c’est pour tout le monde. Tout le monde peut devenir diplomate, à condition d’en avoir la volonté : la volonté de comprendre, de communiquer, et de respecter l’autre.



Monsieur l’Ambassadeur, merci d’avoir partagé vos éclairages avec nous.

Merci d’avoir écouté cet épisode. N’hésitez pas à le noter et à le partager. À bientôt pour un nouvel épisode de Multipolaire.

Pour plus d’informations, rendez-vous sur alumni.inalco.fr et adhérez à l’association des anciens élèves de l’Inalco.

Ce podcast a été réalisé en partenariat avec Narastoria.

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