Entretien avec Nathalie Loiseau : ingérences étrangères, souveraineté démocratique et regards sur le monde (Multipolaire – AAÉALO)
Dans ce premier épisode de Multipolaire, le podcast des alumni de l’Inalco, nous recevons Nathalie Loiseau, alumna des Langues’O (chinois), députée européenne, ancienne diplomate et ancienne ministre chargée des Affaires européennes.
Au fil de l’entretien, elle partage son analyse des grandes tensions géopolitiques actuelles et revient sur la manière dont l’apprentissage des langues et des civilisations à l’Inalco a façonné sa compréhension du monde, sa pratique du dialogue et sa capacité à « entrer dans la tête de l’autre ».
L’épisode aborde notamment la lutte contre les ingérences étrangères, la manipulation de l’information, la responsabilité des plateformes numériques et le rôle de l’Union européenne dans un contexte de recomposition des rapports de force.
ÉCOUTER L’ÉPISODE
QUI EST NATHALIE LOISEAU ?
Ancienne élève de l’Inalco, Nathalie Loiseau est députée européenne, engagée sur les sujets d’affaires étrangères, de défense et de lutte contre les ingérences. Diplomate de carrière pendant plusieurs décennies, elle a également été ministre en charge des Affaires européennes.
GRANDES THÉMATIQUES DE L’ÉPISODE
Langues et diplomatie : apprendre une langue pour comprendre, dialoguer et convaincre
L’Europe face au désordre mondial et aux rapports de force contemporains
Ingérences étrangères : méthodes, objectifs, impacts sur les démocraties européennes
Désinformation, trolls, bots, deepfakes : une « guerre à bas coût » aux effets massifs
Plateformes numériques et régulation : responsabilité des acteurs et application des règles européennes
Esprit critique et éducation aux médias : comment outiller les citoyens face aux manipulations
Conseils aux étudiants : être excellent dans sa spécialité, puis s’ouvrir au reste
RECOMMANDATION DE LECTURE
📚 Nathalie Loiseau – La guerre que l’on ne voit pas venir
Pour approfondir la compréhension des conflits invisibles et des stratégies d’influence qui façonnent le monde contemporain.
TRANSCRIPTION COMPLÈTE DE L’ÉPISODE
Dans un monde marqué par la montée des crises et des conflits, où les rapports de force évoluent sans cesse, la compréhension fine des dynamiques culturelles, linguistiques et géopolitiques est plus essentielle que jamais.
Je suis Margot Drancourt - de Lasteyrie, ancienne élève de l’Inalco, et l’hôte du podcast Multipolaire, le podcast des anciens de l’Institut national des langues et civilisations orientales.
Nous invitons des anciens élèves pour qu’ils nous éclairent sur les enjeux de l’actualité internationale. Un podcast réalisé en partenariat avec Narastoria.
Nous avons le grand honneur aujourd’hui, dans notre podcast Multipolaire, d’accueillir Madame la Ministre Nathalie Loiseau, qui est aujourd’hui eurodéputée. Madame la Ministre, merci d’être parmi nous. Est-ce que, pour nos auditeurs, vous pourriez vous présenter en quelques mots ?
— Bonjour, je suis Nathalie Loiseau. C’est un plaisir d’être aujourd’hui à l’Inalco pour ce podcast Multipolaire. Aujourd’hui, je suis députée européenne, où je m’occupe des affaires étrangères, de défense et aussi de la lutte contre les ingérences. J’ai été diplomate pendant plusieurs décennies et j’ai été ministre en charge des Affaires européennes.
Madame la Ministre, que vouliez-vous faire à 7 ans ?
— Je me souviens très bien de ce que je voulais faire à 7 ans : je voulais apprendre toutes les langues de la Terre. Ce n’était pas tout à fait réaliste, mais je voulais voyager, je voulais connaître le monde, je voulais comprendre les autres. Et j’étais convaincue que pour comprendre quelqu’un, il faut parler sa langue.
Vous avez étudié à Sciences Po, puis à l’Inalco, les « Langues O’ ». Pourquoi vous y êtes-vous inscrite ?
— J’avais eu la chance de commencer à voyager en Asie. J’étais totalement fascinée par les pays que j’avais découverts et j’avais compris que, pour mieux les appréhender, il fallait que je passe par la langue. Et donc je me suis inscrite aux Langues O’ pour apprendre le chinois et pour apprendre l’indonésien. Et aussi parce que j’avais envie de quelque chose d’un peu moins… allez, conformiste que ce que j’avais trouvé à Sciences Po.
Est-ce que vous pouvez partager avec nous l’un de vos meilleurs souvenirs à l’INALCO ? Éventuellement un professeur marquant ?
— Il y en a eu beaucoup. Je dirais Jean-Paul Desroches, pour l’histoire de l’art de la Chine impériale : j’ai été absolument passionnée, à la fois par la matière, par la manière dont il l’enseignait. Et aussi Jean-Luc Domenach, dont je suis restée très proche. J’ai eu la chance de l’avoir comme professeur à la fois à Sciences Po, puis de continuer à le voir par la suite. Aujourd’hui il est très âgé, il est malade, mais c’était aussi l’homme qui, courageusement, nous obligeait à regarder en face les horreurs du maoïsme.
Vous avez donc étudié le chinois et l’indonésien. Pourquoi ces langues ? Pourquoi ces pays ?
— J’ai étudié le chinois parce que, pour moi, c’était la porte d’entrée sur l’Asie. D’autres pourront dire que pas du tout, que j’aurais dû étudier l’hindi… j’ai l’habitude, je suis diplomate du corps d’Orient, donc ce genre de disputes, on les a eues très souvent. Mais j’étais fascinée par la civilisation chinoise, son ampleur et son importance pour une grande partie du continent asiatique. L’Indonésie, c’est parce que j’avais eu la chance de m’y rendre, que j’avais eu un coup de cœur pour ce pays et que je m’étais dit : tant qu’à faire, allons-y, apprenons aussi le bahasa indonesia.
Madame la Ministre, des étudiants de l’Inalco ont souhaité vous poser une question. Nous les écoutons.
— Bonjour, je m’appelle Alexandre Crohn. Je suis élève à l’Institut national des langues et civilisations orientales. Je suis un parcours en LLCE de russe, et ma question pour Madame Loiseau est la suivante : en quoi les connaissances linguistiques et civilisationnelles au sein de ce parcours ont-elles été un atout pour votre parcours diplomatique et politique ?
— Je crois qu’apprendre une langue, apprendre une civilisation, c’est apprendre à comprendre l’autre. Et quand on est diplomate, ou quand on fait de la politique, on doit commencer par écouter, comprendre, dialoguer pour convaincre. Et quoi de mieux que d’avoir les clés d’une civilisation et de parler la langue pour dialoguer, comprendre et convaincre ?
Vous avez été ministre en charge des Affaires européennes, notamment. Vous êtes aujourd’hui eurodéputée. Est-ce que vous pouvez nous dire en quoi consiste votre mandat aujourd’hui et quelles sont les compétences clés pour y réussir ?
— Alors, être élue, ce n’est pas un métier, c’est un mandat que vous confient vos concitoyens, c’est donc une responsabilité. Moi, je ne fais pas de la politique un gagne-pain. Je me demande tous les jours, pardon de le dire comme ça, si ceux qui m’ont élue en ont « pour leur argent ». J’ai envie de mettre en œuvre le programme que je leur ai proposé et d’être au rendez-vous des grandes crises internationales. Évidemment, être passée par l’Inalco, quand on travaille sur l’état du monde d’aujourd’hui et sur les réponses à y apporter, c’est essentiel. Cette démarche qui consiste à toujours essayer de comprendre d’où partent les crises, d’où partent les conflits, à la fois sur le plan historique, sur les réalités géographiques, sur les spécificités culturelles : comment est-ce qu’on peut les arrêter ? Comment est-ce qu’on peut interagir avec des partenaires ailleurs dans le monde qui n’ont pas la même histoire, la même trajectoire que nous ?
Je suis à la fois une défenseuse acharnée de l’universalisme, parce que je pense, par exemple, que les droits de l’homme sont les mêmes partout. Un homme ou une femme qui est battu en prison souffre de la même manière, quelle que soit la prison où il ou elle se trouve. Et je suis en même temps tout à fait hostile au concept qu’on entend parfois en diplomatie de « like-minded partners », c’est-à-dire l’idée que l’on ne parlerait qu’aux gens qui pensent comme nous. C’est le contraire de la diplomatie.
Est-ce qu’un diplômé de l’Inalco qui n’a pas fait Sciences Po ou l’ENA peut devenir député européen ?
— Écoutez, il y a énormément de profils très différents au Parlement européen. C’est ce qui fait sa richesse, c’est ce qui fait que nos dialogues, notre capacité à trouver des compromis, ont une valeur.
Je connais des députés européens qui sont agriculteurs. Je connais des députés européens qui sont médecins. J’en connais une, à laquelle je pense en particulier, qui était assistante médicale dans un EHPAD. Il y a tous les profils. Et c’est la représentation de la diversité de l’Europe, mais aussi de la diversité de nos sociétés.
Quels atouts vous a apporté votre formation à l’Inalco au regard des enjeux de toute votre carrière ?
— Apprendre une langue, c’est quelque part entrer dans la tête de l’autre. C’est aussi un exercice à la fois de rigueur et de fantaisie. De rigueur, parce qu’il faut passer par la grammaire, par les règles, parfois par la calligraphie quand on parle d’une langue comme le chinois ou le japonais. Mais c’est aussi de la fantaisie, parce qu’apprendre une langue, c’est passer par le théâtre, par la création. Et donc c’est s’obliger à sortir de soi, à sortir de sa zone de confort, et à essayer d’être confortable dans l’univers des autres. C’est évidemment essentiel en diplomatie. C’est essentiel dans ce que je fais aujourd’hui au Parlement européen, puisque dans ce Parlement, il y a sept groupes politiques, aucun n’a la majorité tout seul, et 27 nationalités. Donc la meilleure idée du monde, si elle reste la vôtre et seulement la vôtre, n’a aucune chance de faire avancer les choses. Il faut en permanence aller vers ce beau mot de « compromis », qui est le contraire de la compromission : c’est la capacité d’écoute et la capacité à faire un chemin ensemble.
Et être passée par l’Inalco, apprendre à écouter les autres, à les comprendre pour ce qu’ils sont, mais aussi à s’exprimer dans leur langue pour les convaincre, c’est extraordinairement précieux.
Nous allons passer aux questions plus actuelles : regards sur le monde et géopolitique. L’actualité internationale, en ce moment, est particulièrement dense ces derniers mois. En tant que députée européenne et ancienne ministre, selon vous, aujourd’hui, quels sont les risques géopolitiques les plus importants vis-à-vis de la communauté européenne ?
— D’abord, nous vivons une période de désordre mondial, et l’Union européenne est peut-être le seul espace encore en ordre. C’est d’ailleurs pour ça qu’elle est attaquée. Quand vous voyez une Russie qui est devenue viscéralement impérialiste et coloniale, non pas seulement dans ses discours mais dans ses actes, depuis la Géorgie en 2008, le Donbass en 2014, et bien sûr la guerre d’agression russe en Ukraine depuis février 2022… Quand vous voyez un président des États-Unis qui réclame le Groenland, le Canada, le canal de Panama, un peu comme s’il jouait au Monopoly avec l’état du monde… Quand vous avez une Chine qui considère que la mer de Chine lui appartient, qui considère qu’elle a besoin de renforcer ses moyens militaires pour peser d’une manière qui n’est pas nécessairement pacifique vis-à-vis de ses voisins…
L’Union européenne, d’abord, a une chance immense : c’est qu’après avoir vécu le traumatisme de deux guerres mondiales, elle a décidé qu’entre ses membres, ce serait la paix, le dialogue, qui prévaudraient. C’est une chose phénoménale. Mais c’est aussi un contre-modèle à tous ces autoritaires qui sont dans des rêves d’empire. Je n’en ai pas parlé parce qu’aujourd’hui la Turquie est plutôt dans une logique de négociation et de paix, mais le président Erdogan a beaucoup entretenu sa population dans une espèce de rêve de retour à l’Empire ottoman.
Nous, Européens, nous avons l’expérience, parce que nous avons été responsables de la
colonisation, que ces rêves-là n’aboutissent à rien, qu’on est beaucoup plus forts quand on maintient la paix et quand on convainc les autres par le dialogue et la démocratie. Mais malheureusement, aujourd’hui, il y a à travers le monde une espèce de réveil des autoritaires, et l’impression qu’ils ont que la loi du plus fort peut l’emporter sur la force de la loi.
Face à la Chine, aux États-Unis, à la Russie, comment rendre l’Europe plus puissante ?
— Aujourd’hui, il y a un vrai réveil stratégique de l’Europe. Il se fait dans la douleur. Cela fait des années que je plaide pour l’autonomie stratégique européenne et pour une vraie défense européenne, et qu’au début, mes interlocuteurs pensaient que c’était une lubie, que l’on n’en avait pas besoin, que le monde était en paix, que le parapluie américain était fiable. Le réveil est douloureux. Il aura fallu Vladimir Poutine d’un côté et Donald Trump de l’autre pour que l’Europe comprenne qu’elle devait apprendre à compter sur ses propres forces : pas pour envahir ses voisins, pas pour imposer sa volonté, mais pour que d’autres n’imposent pas leur volonté aux Européens.
Ce réveil, il est réel. Je constate que la défense européenne est en train de s’organiser, ce qui était plus que temps. Il y a encore des divergences, et je regrette, par exemple, qu’un pays comme la Hongrie, sous la houlette de Viktor Orbán, soit en permanence le cheval de Troie de puissances extra-européennes. Je regrette aussi que des partis politiques qui se disent patriotes ou nationalistes soient les premiers à applaudir ce que veut Vladimir Poutine ou ce qu’exige Donald Trump. C’est une drôle de forme de patriotisme.
Moi, je n’ai pas un nationalisme guerrier, j’ai un patriotisme de défense de notre miracle de la paix en Europe, et de nos choix de société. Les Européens qui nous ont élus ont des préférences européennes sur un certain nombre de sujets — que ce soit la lutte contre le changement climatique, ou, on en reparlera peut-être, la réglementation des plateformes numériques. Ce sont des choix européens, et je ne veux pas que d’autres viennent m’imposer d’autres choix.
Vous avez justement été élue récemment à la présidence de la nouvelle commission spéciale sur le Bouclier européen de la démocratie du Parlement européen, dite « bouclier démocratique ». Pouvez-vous nous dire en quoi ça consiste ?
— Ce que nous constatons, c’est l’énormité des ingérences étrangères dans nos démocraties. Elles prennent beaucoup de formes. Ça peut être des sabotages, par exemple de câbles sous-marins en mer Baltique et en mer du Nord, et ce n’est plus théorique, c’est une réalité. Ça peut être une tentative de s’approprier les résultats d’une élection. On le voit en Moldavie, où la Russie a dépensé l’équivalent de 1 % du PNB de la Moldavie pour acheter les voix de 10 % des électeurs. La Russie a échoué, mais on voit qu’elle a mis les moyens.
On a vu ce qui s’était passé en Roumanie : malheureusement, la Roumanie s’en est aperçue très tard, c’est-à-dire après le premier tour de l’élection présidentielle. Un candidat pro-russe a été monté de toutes pièces, avec l’aide de la Russie et avec l’aide des réseaux sociaux. Il prétend n’avoir dépensé aucun euro pour sa campagne électorale, ce qui, évidemment, est impossible. Mais sa visibilité en ligne a explosé en quelques jours, parce que cela faisait huit ans que la Russie était installée en Roumanie, qu’elle avait soudoyé des influenceurs pour peu à peu faire passer des messages pro-russes et des messages favorables à ce candidat.
Si la Russie est capable de le faire en Moldavie, en Roumanie, si elle l’a fait pour soutenir
l’AfD en Allemagne, cela veut dire que ça nous concerne tous et que ça nous menace tous. Et puis il y a ces flots de manipulation de l’information que l’on voit depuis maintenant des années. Ils ne se sont pas taris, ce sont les méthodes qui changent, mais pas le but. Le but, c’est d’essayer de discréditer le modèle démocratique en lui-même, de faire croire aux citoyens européens que la démocratie ne répond pas aux enjeux et aux défis de notre temps.
Pour poursuivre sur le sujet, quels sont les risques les plus importants en termes d’ingérence étrangère et de désinformation ?
— Sans aucun doute, la Russie est le pays qui, depuis le plus longtemps, met le plus de moyens pour s’ingérer dans nos démocraties. Ça date du début du XXᵉ siècle. Ce faux document, Les Protocoles des sages de Sion, qui est un faux, un « deepfake » si j’ose dire, date du début du XXᵉ siècle. Il a circulé lentement, mais il a instillé son poison dans l’Allemagne hitlérienne, auprès de certains grands patrons américains. Henry Ford pensait dur comme fer que les Juifs voulaient contrôler le monde. Et ce texte se trouve encore aujourd’hui dans la charte du Hamas. Donc ça a été un poison à diffusion lente.
Aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, une manipulation de l’information prend quelques secondes. Et c’est une guerre à bas coût, mais c’est une guerre quand même. Ça ne coûte pas cher d’avoir des trolls, d’avoir des bots, ça ne coûte pas cher de recourir à des entreprises qui vous offrent aujourd’hui de l’ingérence « clé en main ». Et ça fait des dégâts considérables. On l’a vu, par exemple, pendant la crise du Covid, où la Russie, mais aussi la Chine, essayaient d’une part de noyer le poisson sur l’origine de la pandémie. Aujourd’hui, les services d’un certain nombre de pays sont de plus en plus clairs sur l’hypothèse d’une fuite accidentelle d’un virus d’un laboratoire à Wuhan.
Disons les choses : il aurait été possible, dans une démocratie, de dire « il s’est passé une catastrophe, et nous allons aider à lutter contre cette catastrophe ». Tout a été fait pour nous faire croire autre chose, notamment via une manipulation de l’information qui consistait à accuser un laboratoire… sans beaucoup d’imagination, puisqu’il y avait déjà eu une manipulation russe quelques années auparavant pour accuser le même laboratoire américain d’avoir créé le virus du sida. Mais beaucoup de gens l’ont cru.
Ensuite, il y a eu beaucoup de manipulations contre les vaccins occidentaux, pour une raison simple : les vaccins russes et chinois étaient moins opérationnels. Donc, plutôt que d’avouer que dans cette course au vaccin, finalement, les laboratoires américains avaient été plus efficaces que les autres, il a fallu faire croire à des populations que les vaccins occidentaux n’étaient pas efficaces. Et malheureusement, ça a marché. Ça donne la mesure de la gravité de ce type de campagne. Ce n’est pas anecdotique.
Il faut évidemment, pour lutter contre cela, d’abord alerter, entraîner l’esprit critique, faire comprendre aux Européens et aux autres que ce qu’ils lisent sur les réseaux sociaux, ce qu’ils entendent sur certains médias dits « alternatifs », ce n’est pas forcément de l’information vérifiée, et qu’ils doivent prendre le temps de croiser leurs sources avant de se faire leur propre opinion.
Récemment, plusieurs pays ont voulu interdire ou ont interdit TikTok, et plusieurs institutions en France ont interdit X, anciennement Twitter. Qu’est-ce que vous préconisez ?
— Je déteste l’interdiction d’un moyen d’expression. Je pense que ce que nous devons faire, c’est prendre conscience que les plateformes peuvent servir d’autoroutes à la manipulation de l’information. Et dès lors qu’on en est conscient, il faut les mettre devant leurs responsabilités.
C’est ce que l’Union européenne a fait en réglementant les services numériques : cela s’appelle le Digital Services Act. Nous l’avons adopté, nous avons pris le temps de mesurer exactement comment protéger notre liberté d’expression tout en luttant contre les manipulations. La réglementation européenne ne s’attaque à aucun contenu en tant que tel, elle s’attaque à des comportements. Elle considère qu’à partir du moment où il y a une action massive, coordonnée, malveillante, les grandes plateformes doivent lutter contre cela.
Ce qui me préoccupe aujourd’hui, c’est que ces mêmes grandes plateformes, en particulier X et TikTok, ne luttent pas, sont déterminées à ne pas appliquer la réglementation européenne et à essayer de nous faire plier. Moi, tout ce que je demande à la Commission, c’est que nos règles soient appliquées. Il y a des enquêtes en cours sur X et sur TikTok. Ce n’est pas une surprise, parce qu’avant même de mettre en vigueur notre réglementation, nous avions proposé à ces plateformes de faire ce qu’on appelle un stress test pour voir si elles étaient prêtes. Et nous avions vu que X et TikTok étaient à des années-lumière de ce que nous leur demandions.
Aujourd’hui, il y a des enquêtes en cours pour savoir, par exemple, si les algorithmes de X sont manipulés. Si c’est le cas, il y a des sanctions prévues par la réglementation européenne, qui vont jusqu’à 6 % du chiffre d’affaires mondial. Moi, je suis convaincue que ni TikTok ni X ne peuvent se passer du marché européen : 450 millions d’utilisateurs possibles. À partir de là, faisons-nous respecter, faisons respecter les réglementations que nous avons adoptées parce que les Européens nous le demandaient.
Et si une plateforme ne veut pas nous écouter, on peut aller jusqu’à la suspension de cette plateforme. C’est un peu l’arme nucléaire, mais c’est à ces plateformes de comprendre que, quand on travaille en Europe, on respecte les lois des Européens.
Certaines personnes pensent que le Digital Services Act est un frein à l’innovation. Qu’est-ce que vous en pensez ?
— C’est ce que disent les patrons de la tech qui simplement ne veulent pas limiter leurs profits en mettant en place des modérateurs, des fact-checkers. Vous avez vu que la plupart des plateformes ont décidé d’arrêter la modération en ligne. Et vous avez vu le résultat : aujourd’hui, certaines plateformes ressemblent à des égouts à ciel ouvert, où tout est possible, la haine la plus scandaleuse.
En tant que femme politique, je fais l’objet de menaces sur les réseaux sociaux de manière très régulière, extrêmement explicite et violente. On m’a menacée de me décapiter, on a menacé de me tirer dessus… enfin, des choses qui sont quand même inquiétantes. Je ne sais pas si c’est l’auteur qui m’inquiète le plus, ou les esprits peut-être dérangés qui liraient cela et auraient envie de passer à l’acte.
À chaque fois que j’ai signalé ces contenus, j’ai reçu de la plateforme sur laquelle ils avaient été diffusés une réponse consistant à dire : « Ces contenus ne sont pas contraires à nos règles de communauté. » Ce n’est pas l’innovation qu’on veut brider sur les réseaux sociaux, ce sont les contenus illégaux.
Avec l’essor de l’intelligence artificielle, de la fabrique des fake news, comment faire pour que tous les citoyens européens, notamment les plus jeunes qui sont nés avec un smartphone en poche, cultivent un point de vue indépendant ?
— Je m’inquiète assez peu pour les plus jeunes, d’abord parce qu’il y a aujourd’hui, dans les écoles, dans les collèges, des sensibilisations à l’utilisation du numérique : par exemple, comment aller chercher d’où vient la photo qui illustre un propos. Et on sait qu’il y a beaucoup de manipulations de l’information. Il y en a eu malheureusement beaucoup autour de ce qui se passe en Israël et à Gaza. C’est suffisamment dramatique comme ça pour ne pas aller inventer des images qui n’existent pas. Il y en a sur l’Ukraine, il y en a sur beaucoup d’autres situations.
Les plus jeunes apprennent ; espérons qu’ils s’en servent, mais en tout cas on leur donne les outils. C’est plutôt ceux qui ne sont pas nés avec un smartphone en poche et qui naviguent à vue qu’il faut aider. Moi, je milite pour que l’Union européenne, par exemple, soit plus proche des territoires, au plus près des personnes, celles qui ont besoin d’apprendre à se servir d’Internet, parce qu’il y a de plus en plus de démarches en ligne. Eh bien, aidons-les dans le même temps à comprendre et à exercer leur esprit critique sur les contenus qu’elles voient en ligne.
On sait qu’il y a des arnaques, mais aussi des arnaques à l’information. Et ça n’est pas anecdotique, là encore. En Slovaquie, l’année dernière, il y a eu des élections législatives. Pendant la campagne, c’étaient ce qu’on appelle les Progressistes de Slovaquie, que je connais bien, qui menaient très largement. La veille du scrutin, un deepfake a été diffusé, qui prétendait faire dire au chef des Progressistes de Slovaquie quelque chose qu’il n’avait jamais dit. Il a perdu l’élection de très peu. C’est donc arrivé : cette manipulation a eu lieu. Et c’est quelqu’un d’autre, un populiste pro-russe, anti-européen, qui a gagné.
C’est inquiétant. Il faut le dire, il faut le diffuser, pour que les citoyens que nous sommes aient conscience que ce n’est plus de la fiction.
Aujourd’hui, est-ce que vous estimez que les entreprises et les institutions ont besoin d’une compréhension un peu plus fine des enjeux géopolitiques ? Et si oui, en quoi ce serait nouveau ?
— Je constate l’importance de la demande des entreprises et des acteurs, y compris locaux, autour des enjeux de géopolitique. Je le constate à mon modeste niveau : on m’appelle tout le temps pour me demander de faire une conférence, de recevoir soit des patrons, soit des maires, soit des syndicats, pour essayer de comprendre l’état du monde, la réponse à apporter, pour savoir si on est menacé, comment on se défend.
C’est une inquiétude légitime qui n’est pas partagée par une partie de la classe politique, mais je dirais que les Français valent mieux qu’une partie de leur classe politique, parce qu’ils ont les yeux plus ouverts. Ça veut dire aussi que pour des étudiants de l’Inalco, il y a, j’allais dire, un boulevard professionnel. Parce que, par définition, dans cette école, ils sont venus apprendre et comprendre le monde tel qu’il est, d’où il vient et où il va.
Et autant j’ai le souvenir un peu douloureux, en sortant des Langues O’ au siècle dernier, d’avoir candidaté à un poste dans une banque qui m’avait répondu : « Mais à quoi ça sert de parler chinois et de connaître la Chine pour travailler en Chine ? » Eh bien, c’était aussi le siècle dernier. Je pense que plus personne ne dirait ça aujourd’hui.
Le mot de la fin, Madame la Ministre : quel conseil donneriez-vous aujourd’hui à un ou une étudiante de l’Inalco ?
— D’abord, soyez fiers de votre école. Et soyez ouverts. Je vais me faire à moi-même un reproche : je n’ai découvert le Japon que très longtemps après avoir quitté les Langues O’, parce que je faisais partie de ces gens qui disaient : « Il n’y a que la Chine, et si on aime la Chine, on ne s’intéresse pas au Japon. » Mon erreur était considérable. Je l’ai rattrapée depuis. Donc ce n’est pas parce que vous avez une passion qu’il faut ignorer le reste.
J’ai eu la chance, dans ma carrière diplomatique, d’être en poste en Asie, mais aussi d’être en poste en Afrique. Je n’avais pas du tout prévu, par exemple, que je serais en poste en Afrique. J’ai été une fois en poste au Sénégal, une fois au Maroc. Chacun de ces postes a enrichi ma compréhension du monde.
Donc commencez par être très bons dans votre spécialité, et ensuite ouvrez-vous au reste.
Merci beaucoup, Nathalie Loiseau, Madame la Ministre, d’avoir partagé votre expérience, vos regards, vos perspectives avec les étudiants de notre belle école.
— Merci. Merci à vous.
Merci d’avoir écouté cet épisode.
N’hésitez pas à le noter et à le partager.
À bientôt pour un nouvel épisode de Multipolaire.
Pour plus d’infos, allez sur alumni.inalco.fr et adhérez à l’association des anciens élèves de l’Inalco.
Ce podcast a été réalisé en partenariat avec Narastoria.
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