Portrait d’alumna : Anna Bajger – Des langues à la scène, un parcours entre théâtre et transmission
Portrait d’alumna : Anna Bajger –
Des langues à la scène, un parcours entre théâtre et transmission
Anna Bajger sera à l’affiche de Villa Dolorosa, réécriture contemporaine des Trois Sœurs de Tchekhov, du 1er au 11 octobre 2026 au Théâtre de l’Épée de Bois (Cartoucherie). Dans ce portrait, elle revient sur le parcours, entre l’Inalco, l’entreprise et la scène, qui l’y a menée.
Pour commencer, pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?
Je suis polonaise et je suis née dans une ville proche de Lublin, dans le Sud-Est de la Pologne. J’ai commencé mes études à l’Université Catholique de Lublin, dans le domaine des sciences humaines, et notamment par l’apprentissage du français. C’est d’ailleurs ce qui m’a donné envie de venir en France.
Mon parcours a ensuite été très international. J’ai vécu en Angleterre et étudié à Manchester, tout en effectuant un Erasmus à Paris IV-Sorbonne. Après être retournée à Manchester pour terminer mes études, j’ai décidé de revenir à Paris pour poursuivre mon master en alternance.
C’est ainsi que je suis arrivée à l’Inalco en Master 2. J’ai ensuite travaillé plusieurs années comme commerciale, avant de me rendre compte que je ne me sentais plus vraiment à ma place dans le monde de l’entreprise. J’ai traversé une forme d’épuisement qui m’a amenée à me demander ce que j’avais réellement envie de faire.
Je me suis alors rappelée à quel point j’avais aimé le théâtre, que j’avais pratiqué régulièrement jusqu’à la fin du lycée.
J’ai décidé de me former professionnellement et de me consacrer pleinement au métier de comédienne.
Aujourd’hui, je mène de front deux activités : je suis comédienne et formatrice en prise de parole en public. Deux univers qui se nourrissent l’un l’autre. Mon travail de comédienne m’a appris à être attentive au corps, à la voix, au rythme, à la présence, autant d’outils que je transpose dans mes formations pour aider les professionnels à trouver une parole plus claire, plus incarnée et plus personnelle. J’aime cette passerelle entre le théâtre et l’entreprise, et la possibilité de faire découvrir des approches qui sortent des cadres habituels de la formation.
Quel a été votre parcours à l’Inalco et qu’est-ce qui vous a conduite à y étudier ?
Lorsque je suis arrivée à Paris, j’avais une vraie détermination à y rester et à être autonome financièrement. L’alternance représentait donc pour moi une formule idéale : elle me permettait à la fois d’acquérir une expérience professionnelle, de gagner ma vie et de continuer à me former.
Mon parcours m’avait naturellement orientée vers l’international. Je cherchais donc une formation qui associe commerce et langues étrangères.
Je me suis d’abord tournée vers la Sorbonne, notamment parce que j’y avais fait mon Erasmus. J’y ai effectué mon M1. C’était une bonne formation, mais que je trouvais très théorique. Au moment de préparer mon mémoire, j’avais du mal à faire le lien entre ce que j’apprenais en cours et ce que j’expérimentais concrètement dans l’entreprise où j’étais en alternance.
Je me suis donc demandé où je pourrais trouver une formation plus professionnalisante. Quelqu’un m’a parlé de l’Inalco, et j’ai découvert une formation qui correspondait beaucoup mieux à ce que je recherchais : du commerce international, des langues et matières très concrètes comme la logistique, la finance ou encore les achats, option que j’ai choisie.
Ce qui m’a également beaucoup plu, c’est que de nombreux intervenants étaient eux-mêmes des professionnels en activité. Ils ne transmettaient pas uniquement de la théorie : ils partageaient leur expérience du terrain.
Cela permettait aussi de commencer à construire un véritable réseau professionnel. À l’époque, si je voulais poursuivre une carrière dans le monde de l’entreprise et du business international, c’était exactement ce dont j’avais besoin.
Et puis il y avait une autre différence importante : la diversité des profils. J’ai gardé des amis de cette époque avec lesquels je partageais ce même parcours international, ces mêmes appétences et cette curiosité pour les autres cultures.
Comment s’est déroulé votre début de carrière après l’Inalco ?
Pendant mon apprentissage à l’Inalco, j’ai travaillé chez Manpower, puis chez Michael Page, sur la gestion d’appels d’offres à l’international.
La maîtrise de plusieurs langues (français, anglais, espagnol, italien et polonais) a toujours été un véritable atout dans mon parcours. Le polonais, notamment, m’a servi à plusieurs reprises car il s’agit d’une compétence linguistique plus rare sur le marché.
J’ai ensuite rejoint une start-up spécialisée dans les logiciels, où j’ai fait de la prospection à l’international, notamment en Pologne, en Allemagne et en Suisse.
Lorsque l’entreprise a été rachetée par SAP, j’ai intégré la Sales Academy, une formation internationale qui se déroulait entre Paris et San Francisco. Cette expérience a été déterminante pour la suite.
À quel moment l’idée du théâtre et de la prise de parole a-t-elle commencé à émerger ?
À la Sales Academy, nous étions régulièrement amenés à monter sur scène, à présenter des concepts, à mener des interviews en direct ou à travailler devant un public de près de 200 personnes.
C’est là que j’ai commencé à voir le potentiel de certaines choses que je savais faire, mais également à identifier ce qui pouvait encore me manquer. Je me suis notamment dit que la prise de parole en public était un domaine qui m’intéressait énormément.
En parallèle, j’ai retrouvé le théâtre.
Une amie de l’Académie vivait à Los Angeles et, puisque j’avais toujours aimé jouer, j’ai profité d’un séjour là-bas pour suivre un stage de théâtre à Santa Monica. Au départ, je ne prenais pas du tout cette idée au sérieux professionnellement : je pensais simplement reprendre le théâtre en amateur.
Mais une fois revenue en France et de nouveau assise derrière un bureau, entre les e-mails, les appels et toute la politique propre aux grandes entreprises, j’ai commencé à me sentir étouffée.
Je me suis demandée ce que j’avais réellement envie de faire. Quelques mois plus tard, j’étais inscrite dans une école de théâtre à Paris - Les Cours Acquaviva.
Qu’avez-vous retrouvé dans cette formation théâtrale qui vous avait déjà plu à l’Inalco ?
Les personnes qui nous enseignaient étaient elles-mêmes en activité : comédiens, réalisateurs, metteurs en scène… Nous étions donc très rapidement plongés dans le fonctionnement réel du milieu.
Au-delà des connaissances théoriques, je trouve essentiel de pouvoir échanger avec des personnes qui travaillent réellement dans ce milieu. Leurs conseils et leur expérience sont précieux pour se construire, comprendre les codes du métier et, progressivement, développer son propre réseau.
Après l’école, j’ai tourné dans plusieurs courts-métrages et commencé à passer des castings. Au départ, je pensais peut-être davantage m’orienter vers le cinéma.
Mais c’est un milieu dans lequel il est difficile de percer, et je me suis aussi rendu compte que ce qui me plaisait profondément était le contact avec le public.
Depuis quelque temps, je participe également à un atelier d’un dramaturge Pierre-Olivier Scotto. Nous avons l’occasion, plusieurs fois par an, de présenter notre travail dans un vrai théâtre, devant un vrai public.
Cela m’a redonné beaucoup d’énergie après une interruption de quelques mois liée notamment à la naissance de ma fille. Et puis, comme souvent dans ce métier, ce sont les rencontres qui créent les projets : des collaborations deviennent des amitiés et ouvrent de nouvelles portes.
C’est notamment à travers mon réseau et une autre comédienne, Carola Urioste, avec laquelle j’avais déjà tourné dans un court-métrage, que l’aventure de Villa Dolorosa est arrivée, une pièce que je joue actuellement au Théâtre de l’Épée de Bois.
Vous exercez parallèlement comme formatrice en prise de parole en public. Comment ces deux activités se nourrissent-elles ?
Au départ, j’ai créé cette deuxième activité parce que je voulais pouvoir continuer à faire du théâtre sans retourner travailler derrière un bureau.
J’ai commencé par proposer de la prise de parole en public en anglais.
Dans les entreprises, j’avais observé que certaines personnes pouvaient être tout à fait à l’aise à l’oral en français et perdre soudainement leurs moyens lorsqu’elles devaient parler devant un public dans une langue étrangère, notamment en anglais.
Grâce à ma formation théâtrale, je voyais énormément de parallèles : le trac, l’appréhension, le sentiment d’être exposé devant les autres…
C’était ma première niche.
Et les choses sont allées très vite. J’ai simplement changé l’intitulé de mon activité sur LinkedIn et, quelques jours plus tard, j’étais déjà contactée par plusieurs personnes, notamment des dirigeants. Ensuite, le bouche-à-oreille a beaucoup fonctionné.
J’ai commencé par des accompagnements individuels, puis un organisme de formation m’a proposé d’intervenir devant un groupe. L’expérience s’est très bien passée et l’on a commencé à me confier les mêmes formations en français.
Au début, cela me faisait presque sourire : comment une Polonaise pouvait-elle expliquer à des Français comment prendre la parole dans leur propre langue ?
Mais j’ai vite compris que le véritable sujet n’était ni le vocabulaire ni la perfection grammaticale.
Ce qui compte, c’est d’avoir le courage d’être là, d’assumer son message, de se concentrer sur ce que l’on veut transmettre et sur la personne à laquelle on s’adresse, plutôt que de rester focalisé sur soi-même.
Et ce sont précisément des choses que le théâtre m’a apprises.
Vous jouez prochainement dans Villa Dolorosa. Pouvez-vous nous présenter cette pièce ?
Villa Dolorosa est une réécriture contemporaine des Trois Sœurs de Tchekhov par la dramaturge allemande Rebekka Kricheldorf.
J’y interprète Olga, l’aînée de la fratrie. C’est un personnage que je trouve très intéressant parce qu’elle est assez contradictoire. Elle a un côté rebelle, elle réfléchit beaucoup à la liberté et à la vie qu’elle aimerait mener, mais elle a finalement fait ce qu’on attendait d’elle : être raisonnable, responsable, travailler…
Elle est très lucide sur sa propre situation, parfois mordante, parfois cynique, avec cette envie de tout envoyer valser, sans forcément réussir à sortir de la vie qu’elle s’est construite.
L’histoire est transposée à notre époque, en Allemagne. On retrouve les trois sœurs, leur frère et différents personnages qui gravitent autour de cette famille.
Comme chez Tchekhov, il s’agit d’une famille issue d’un milieu privilégié, mais appartenant à un monde qui décline. Et je trouve justement que cela résonne énormément avec notre époque.
Aujourd’hui aussi, nous avons le sentiment qu’un certain nombre de choses vont devoir être réinventées. Nous sommes entourés de changements et certaines certitudes ou certains fonctionnements que nous pensions établis sont en train de se transformer.
Dans la pièce, les personnages voudraient eux aussi changer.
Ils sont extrêmement cultivés, ils réfléchissent énormément, parlent beaucoup, philosophent sur le monde, sur la liberté et sur ce qu’il faudrait transformer.
Mais entre parler du changement et réussir à se lever de son canapé en velours pour véritablement agir, il y a parfois un monde !
C’est ce qui rend la pièce à la fois drôle et contemplative.
Elle nous tend aussi un miroir. Aujourd’hui, nous pouvons tous avoir un avis, défendre une cause, « liker » quelque chose sur les réseaux sociaux… mais est-ce que cela signifie que nous changeons réellement quelque chose ?
La pièce pose finalement une question très actuelle : face aux transformations du monde, allons-nous réussir à nous adapter et à agir, ou allons-nous rester prisonniers de nos habitudes ?
Avec le recul, est-ce que votre passage par l’Inalco continue d’influencer votre manière de regarder le monde ?
Certainement.
Ce qui m’a particulièrement marquée, c’est ce véritable melting-pot que représentait l’Inalco. Nous avions chacun notre spécialisation linguistique, mais nous étions réunis dans une même classe avec des personnes étudiant le polonais, l’arabe, le vietnamien, le chinois, le thaïlandais et beaucoup d’autres langues.
Cela m’a permis de comprendre très concrètement qu’il existe différentes façons de regarder le monde.
Ma vision du monde n’est pas le monde.
Et je crois que c’est justement dans cette diversité des regards que l’on peut trouver des solutions, mieux comprendre les autres et apprendre à vivre ensemble.
Aujourd’hui encore, beaucoup de mes amis viennent de milieux et d’origines très différents. Cette ouverture est devenue quelque chose de très naturel dans ma vie.
Si vous aviez un conseil à donner aux étudiantes et étudiants de l’Inalco aujourd’hui, lequel serait-il ?
Je leur dirais d’abord de se dire que c’est possible et de ne jamais fermer les portes trop rapidement.
Pendant un certain temps, j’ai moi-même essayé d’entrer dans des cases.
Je pense qu’il faut parfois revenir à une question très simple : si vous pouviez vraiment faire une chose dans votre vie, qu’est-ce que ce serait ?
Écrivez-la quelque part.
Puis commencez à vous rapprocher de personnes qui ont les mêmes envies. Pour moi, le théâtre a d’abord commencé comme une activité amateur, sans projet professionnel précis. Et ce sont aussi les personnes rencontrées sur ce chemin qui m’ont encouragée, soutenue et poussée à continuer.
S’entourer des bonnes personnes donne beaucoup de force pour avancer et pour se sentir légitime dans son projet.
Et il faut aussi accepter de se laisser du temps.
Y a-t-il aujourd’hui un projet artistique que vous aimeriez particulièrement concrétiser ?
J’ai aujourd’hui plusieurs projets en parallèle, notamment autour de l’écriture et de la mise en scène.
J’aimerais réussir à aller au bout de l’écriture d’une pièce de théâtre ou d’un court-métrage et, pourquoi pas, participer ensuite à sa réalisation ou à sa mise en scène.
Ce serait une nouvelle manière pour moi de passer de l’interprétation à la création et de poursuivre ce parcours qui, finalement, s’est toujours construit par étapes, par rencontres et en gardant les portes ouvertes.
À noter
Anna Bajger est comédienne et formatrice en prise de parole en public.
Elle sera à l’affiche de Villa Dolorosa, adaptation contemporaine des Trois Sœurs de Tchekhov par Rebekka Kricheldorf, du 1er au 11 octobre 2026 au Théâtre de l’Épée de Bois, à la Cartoucherie (2 route de Champs de Manœuvre 75012 Paris) Du jeudi au samedi à 19h et samedi et dimanche à 14h30.
Informations et réservations :
Villa Dolorosa – Théâtre de l’Épée de Bois
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