Portrait d’alumni : Dado Bâ Entre héritage, parole et engagement – un parcours entre tradition et modernité
Portrait d’alumni – Dado Bâ
Entre héritage, parole et engagement : un parcours entre tradition et modernité
À la croisée du marketing digital, de la création de contenus et de l’engagement culturel, Dado Bâ construit des espaces où la parole se libère et où la transmission se réinvente. Fondatrice de Medita, elle porte un projet de valorisation du patrimoine peul et de mise en lumière de récits, en particulier féminins, entre mémoire, diaspora et modernité.
Pour commencer, quel est le fil conducteur entre votre parcours en marketing digital, la création du podcast Medita et l’exposition ?
Dado Bâ : Le fil conducteur, c’est la transmission — et la parole. Le podcast est né d’un besoin de parler de certains tabous présents dans nos communautés afro : le poids de certaines traditions, des blessures parfois transgénérationnelles, qui touchent particulièrement les femmes. Medita a été, d’une certaine manière, une forme de thérapie : mettre des mots sur des maux, ouvrir un espace d’écoute sans jugement.
L’exposition, elle, part davantage du “positif” : ce que la culture m’a apporté. L’idée, c’est de montrer la culture peule telle qu’elle est, de célébrer des traditions, de conserver une mémoire, et de mettre en avant un héritage culturel qui est souvent invisible ou peu valorisé. Et pour ça, utiliser les réseaux sociaux est naturel : il faut s’inscrire dans son époque. C’est aussi pour cela que j’aime l’expression “entre tradition et modernité” : quand on grandit en France avec une double culture, c’est une question permanente.
Quel a été votre parcours à l’Inalco, et qu’est-ce qui vous a conduite à choisir cette voie ?
Dado Bâ : J’ai toujours aimé la communication, les réseaux sociaux, le digital. Entre 2010 et 2015, on a vraiment vu l’émergence des réseaux, et cela m’intéressait beaucoup. En parallèle, j’avais une curiosité forte pour d’autres cultures.
J’ai fait un bac littéraire, puis une classe préparatoire. Ensuite, j’ai découvert l’Inalco et j’ai trouvé l’approche très inspirante : on pouvait choisir une langue et construire un parcours. J’ai fait les démarches pour intégrer l’Inalco : dossier, lettre de motivation, échanges avec le département. Et j’ai senti une vraie différence avec d’autres universités : une manière d’enseigner plus humaine, des professeur·es à l’écoute. J’ai gardé des liens : certains amis de l’Inalco sont toujours proches aujourd’hui, et je reste en contact avec des professeur·es.
Après l’Inalco, comment votre expérience professionnelle vous a-t-elle menée vers l’exposition ?
Dado Bâ : Je suis entrée dans le monde du travail en passant par l’événementiel, notamment pour des salons, puis des événements de mode. Progressivement, je me suis orientée vers le marketing : j’ai été consultante, j’ai fait des missions de community management, rédaction, création de contenu.
Tout cela m’a énormément aidée pour l’exposition, surtout sur la mise en œuvre : organiser un événement, gérer la logistique, penser le marketing pour le mettre en avant. C’est beaucoup de maturité et d’apprentissage sur le terrain, et ça a clairement servi au projet.
Comment avez-vous vécu le fait d’étudier académiquement une langue et une culture qui font partie de votre identité ?
Dado Bâ : Ça m’a aidée à mieux parler, à améliorer la langue, notamment sur la grammaire. Je ne parle pas le pulaar aussi “clairement” que quelqu’un qui a grandi uniquement dans un environnement où la langue est parlée au quotidien, donc l’Inalco m’a permis de consolider tout ça.
Ce que j’ai aimé aussi, c’est la richesse des cours : on ne restait pas sur une seule aire, on abordait plusieurs civilisations, plusieurs dimensions. Les cours étaient denses, vivants, et très nourrissants.
À quel besoin répond l’exposition "Héritage peul, entre passé, présent et futur" ?
Dado Bâ : Elle répond au besoin de valoriser une culture qui est très peu mise en avant. On connaît des langues “visibles”, on connaît des cultures très médiatisées, mais on oublie souvent que la langue, c’est aussi une culture, une histoire.
Le peuple peul est présent dans de nombreux pays d’Afrique subsaharienne ; pourtant, je voyais peu d’espaces pour célébrer cet héritage, en garder des traces, transmettre. Je me suis demandé : pourquoi ne pas créer un moment dédié, une exposition, pour raconter, montrer, transmettre ?
Dans votre démarche, vous parlez de rendre visibles des héritages invisibilisés et de créer des ponts entre générations. Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?
Dado Bâ : Pour moi, c’est un fil conducteur : mes parents tiennent leur culture de leurs parents ; moi je l’ai reçue de mes parents ; et mes enfants la recevront d’une manière ou d’une autre. Mais cette culture n’est pas toujours aussi “forte” d’une génération à l’autre, surtout dans la diaspora.
Créer un pont, c’est donc retracer, transmettre, et faire vivre cette mémoire malgré l’évolution du monde, des réseaux sociaux, et le fait qu’on grandisse aussi avec d’autres influences culturelles.
L’exposition a lieu en mars, mois de la femme. Était-ce une évidence de mettre les femmes au cœur du projet ?
Dado Bâ : Sur le calendrier, c’était aussi une question de logistique — mais sur le fond, oui, c’est essentiel. Au départ, je voulais même faire une exposition uniquement sur les femmes, puis je me suis dit que ce serait dommage de ne pas inclure des hommes, ou de ne pas parler aussi de figures masculines (par exemple via un documentaire où il est question d’un poète).
Mais les femmes restent centrales, parce qu’elles sont souvent les gardiennes des traditions et de la transmission : elles élèvent les enfants, transmettent la langue, les codes, les pratiques. Et je remarque souvent que les femmes tiennent davantage à la culture que les hommes — c’est un constat que j’ai vu dans beaucoup de familles.
Les portraits présentés sont-ils issus de la diaspora, d’Afrique, ou des deux ?
Dado Bâ : Des deux. C’était une évidence pour moi : créer des ponts, ce n’est pas seulement entre générations, c’est aussi entre cultures, pays et parcours. La diaspora et le continent doivent dialoguer.
L’Inalco vous sert-il encore aujourd’hui, dans vos projets ?
Dado Bâ : Oui. Les cours que j’ai suivis à l’Inalco m’inspirent encore. C’est une université que j’aime toujours, et qui donne envie de continuer, d’approfondir, de créer une continuité.
Vous êtes issue de la diaspora. Comment envisagez-vous la transmission ?
Dado Bâ : Je pense que je transmettrai surtout des valeurs : la générosité, le partage, l’entraide. Et aussi la langue, même si je ne la parle pas parfaitement : rien n’empêcherait mes enfants d’apprendre à l’Inalco, comme j’ai pu le faire, que ce soit le pulaar ou une autre langue.
Je veux aussi transmettre une liberté : ne pas enfermer une femme dans des injonctions. Je transmettrai aussi des repères esthétiques, le lien au voyage, l’envie d’aller rencontrer les cultures — pas seulement la culture peule, mais d’autres cultures aussi, parfois sous-estimées. Le monde ne se limite pas à l’Occident, et c’est important de savoir qu’il existe autre chose.
Avec le recul, l’Inalco a-t-il été un accélérateur dans votre cheminement ?
Dado Bâ : Oui. Quand on est jeune, on ne sait pas toujours ce qu’on veut faire. Moi, je ne connaissais pas le monde du travail, je n’étais pas forcément accompagnée. Certains me demandaient “pourquoi tu fais ça ?”, mais j’avais besoin de faire quelque chose qui me nourrisse.
L’Inalco a été un passage important, personnellement. Et dix ans après, je fais encore quelque chose “sur le monde” : ça veut bien dire qu’il y avait une passion, quelque chose de profond.
À la fin de votre licence, pensiez-vous qu’en dix ans vous en seriez là ?
Dado Bâ : Non, pas du tout. S’il y avait eu davantage d’institutions ou d’entreprises accessibles dans ce type d’univers culturel (événements, expositions, projets interculturels), j’aurais postulé. Mais je me suis dit : pourquoi ne pas le faire moi-même ?
Et puis, comme je porte cet héritage, c’est devenu plus “facile” de créer du contenu : c’est mon éducation, mon histoire. Et ça touche les gens émotionnellement.
Pour finir : quels conseils donneriez-vous aux étudiant·es de l’Inalco ?
Dado Bâ : Être curieux, s’ouvrir au monde tout en restant en France, profiter de la diversité culturelle, comprendre d’autres réalités. Être sérieux dans ses études, rester concentré — ce n’est pas toujours évident quand on est jeune. Et multiplier les stages pour acquérir de l’expérience professionnelle.
Et pour celles et ceux qui étudient leur langue “d’héritage” : ne pas fermer son identité. Au contraire, la mettre en avant. Se renseigner sur son histoire, sortir, aller à des expositions, nourrir sa culture. L’accepter aussi dans ses aspects difficiles : moi, j’ai exploré le côté “négatif” à travers le podcast. L’acceptation fait partie du chemin. S’accepter, se connaître, avancer.
À noter
Dado Bâ est la fondatrice de l’association Medita et la curatrice de l’exposition « Héritage peul, entre passé, présent et futur », présentée du 17 au 31 mars 2026 à La Cité Audacieuse (9 rue de Vaugirard, 75006 Paris).
Cette exposition propose une immersion dans la culture peule d’hier à aujourd’hui, à travers des récits, portraits, archives et temps d’échange, avec une attention particulière portée à la transmission et aux figures féminines.
🔹 Vernissage & talk : mardi 17 mars 2026 à 18h
🔹 Entrée libre
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